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« Avoir le compas dans l’œil » : ça ne fait pas mal, mais ça n’est pas si facile à comprendre !

[fa icon="calendar"] 23 avr. 2019 17:34:29 / par HappyNeuron

Histoire de...


Ce matin, vous n’avez pas les yeux en face des trous, vous marchez au radar. Vous avez fait quasiment une nuit blanche. « Ce n’est pas demain la veille que ça me reprendra » pensez-vous. Une soirée entre collègues orthos, ça ne se refuse pas, alors vous avez voulu en profiter, sans penser que le lendemain il faudrait bien assurer pour ne pas que les patients se cassent le nez sur la porte du cabinet. 

Dehors, il pleut des cordes et il fait un froid de canard. Pendant votre trajet en bus, vous repensez aux anecdotes échangées hier soir. Certaines n’étaient vraiment pas piquées des hannetons. C’est vrai que parfois, les patients, par leurs attitudes ou leurs propos, sont à mourir de rire.

A mi-parcours, vous piquez un peu du nez. Premier coup de pompe de la journée.

Heureusement, vous ne manquez pas votre arrêt et vous arrivez pile poil pour votre premier patient.

C’est Guillaume. Vous le suivez pour des troubles de la pragmatique. Avec lui, il y a du pain sur la planche ! Depuis quelques temps, vous travaillez le langage non littéral et plus particulièrement les idiomes, ces expressions qui n’ont parfois ni queue ni tête, mais qu’il vaut mieux connaitre. Bien sûr, il est impossible de toutes les maîtriser, sans compter que parmi elles, il y a à boire et à manger.

Pour lui apprendre à désambiguïser toutes ces expressions, vous avez découvert Pragmo qui en recense plus de 700 ! De façon ludique, Guillaume doit sélectionner la bonne interprétation d’un idiome parmi des propositions plus ou moins farfelues. Outre ses réponses, c’est pour vous l’occasion de voir comment il comprend l’humour. Parfois, vous attendez 107 ans qu’il choisisse une proposition. A certains moments, il se mélange les pinceaux dans ses explications ; à d’autres, il est totalement à l’ouest. « Pas grave, ça compte pour du beurre », a-t-il retenu. Evidemment, il lui arrive de réussir les doigts dans le nez.

Avec cette activité, Guillaume ne s’ennuie jamais comme un rat mort, et vous non plus. Même aujourd’hui, très fatiguée, vous savez que ce travail de fourmi que vous avez entrepris avec lui va porter ses fruits.

Et puis soudain le jeune garçon tombe sur cet énoncé : « Ce soir je vais dormir comme un loir ». 

Alors qu’il reste perplexe, un « Oh que oui ! » vous échappe.

Il n’est que 9h30…

 

 

 

Allons maintenant droit au but !


D’une manière très générale, on définit la pragmatique comme l’étude de l’usage du langage dans des contextes sociaux. De ce fait, l’approche pragmatique est une approche sociale, cognitive et culturelle du langage et de la communication. Elle représente alors un domaine au carrefour de nombreuses disciplines dont la psychologie, la linguistique, la philosophie, la sociologie, la neurologie, la psychiatrie, etc.


Les compétences pragmatiques permettent d’utiliser adéquatement le langage en tant qu’outil de communication, en tenant compte du contexte (Bates, 1976, Costermans et Hupet, 1987). Être capable d’effectuer des choix contextuellement appropriés implique à la fois : 

  • la maîtrise d’habiletés conversationnelles spécifiques : aptitude à capter l’attention du partenaire, aptitude à initier un échange, à prendre et à céder son tour de rôle, à établir un référent commun, à négocier un changement de thème, à assurer la cohérence d’échanges successifs, à surmonter une incompréhension passagère en procédant à la réparation immédiate d’une panne conversationnelle ponctuelle, à produire et à comprendre un acte indirect de langage, à exprimer et à comprendre une variété d’intentions communicatives, etc.
  • la maîtrise d’habiletés cognitives générales : traitement de l’information, calcul d’inférence, capacité à intégrer plusieurs sources d’information, etc.

Cette double composante complique d’ailleurs l’analyse de son développement chez l’enfant normal mais aussi l’analyse de ses dysfonctionnements en cas de troubles du langage (Hupet, in de Weck, 1996).


Selon Gineste et Le Ny (2002), un énoncé comprend :

  • des informations de surface qui sont d’origine perceptive (auditive et/ou visuelle). Ce sont les informations lexicales et les informations grammaticales contenues dans l’énoncé.
  • des informations sémantiques (véhiculées par les informations de surface) qui constituent le contenu du message, son sens.
  • des informations pragmatiques, qui peuvent jouer un rôle important dans le processus de compréhension. Les informations linguistiques contenues dans les mots (lexique) et celles concernant la grammaire constituent l’essentiel de ce qui est requis pour la compréhension, mais les informations qui leur sont associées (c’est-à-dire celles qui sont liées au contexte) doivent être prises en compte également. En pragmatique, l’énoncé est considéré comme un acte de langage, et la prise en compte des caractéristiques de la situation d’énonciation est nécessaire pour qu’il soit compris et interprété.


Austin (1970) a distingué les actes locutoires, illocutoires et perlocutoires. Les premiers sont ceux sans lesquels il n’y aurait aucune mise en oeuvre du langage (c’est-à-dire concevoir des phrases, choisir des mots et les ordonner). A ce niveau, le sens de l’énoncé est seulement codifié en langue ; il est donc décontextualisé. Les deuxièmes correspondent à « l’acte social par lequel le locuteur produit une intention de communication ». En fait, il s’agit de l’intention contenue dans l’énoncé. Enfin, les actes perlocutoires dépendent entièrement de la situation d’énonciation et correspondent aux effets véhiculés par l’acte de parole. Dans la production d’un énoncé, l’intention de communication (illocutoire) va entraîner un choix de mise en mots (locutoire) en fonction de la façon dont on veut se comporter avec son interlocuteur (perlocutoire).

La pragmatique traite tous les phénomènes intervenant dans l’interprétation des énoncés et qui ne sont pris en charge ni par la syntaxe ni par la sémantique.

 

Et revenons-en à nos moutons...


Sans en arriver au degré d’exagération présent dans l’histoire introductive à ce billet, dans la vie quotidienne, le langage non littéral occupe une grande place. Nombreuses sont les situations interactionnelles où les capacités pragmatiques (avec notamment la prise en compte du contexte) sont mises à contribution pour rendre le langage transparent et s’assurer du succès de la communication.

L’expression idiomatique illustre bien la non-littéralité du langage, dans la mesure où elle signifie bien autre chose que ce qu’elle « dit ». C’est une locution stéréotypée plus ou moins courante, dont la signification conventionnelle n’est pas nécessairement déduite de l’addition des significations des mots qui la composent. Laval (2003) propose de définir une expression idiomatique par deux critères : une divergence marquée entre le locutoire et l’illocutoire (ce que veut dire idiomatiquement le locuteur diverge de ce que son énoncé veut dire littéralement), et le caractère conventionnel (arbitraire) de l’expression. Le deuxième critère est sans doute plus définitoire que le premier. En effet, la signification d’une expression idiomatique semble parfois tellement conventionnelle, que sa possible interprétation littérale en devient très peu probable. Du fait de son caractère souvent stéréotypé, une expression comme « Poser un lapin » serait ainsi, hors contexte, plus facilement interprétable idiomatiquement que littéralement.

Mais apprendre et se familiariser avec les conventions, cela demande du temps. C’est pourquoi, chez les enfants de 6 à 10 ans, le contexte joue un rôle important dans la compréhension des expressions idiomatiques (Ackerman, 1982). Les travaux de Gibbs et al. (1989) ont confirmé que les enfants entre 5 et 9 ans recouraient au contexte dans leur processus de compréhension des expressions idiomatiques. Reste que celles-ci sont loin d’être homogènes et certaines sont plus facilement compréhensibles que d’autres par les enfants : les expressions familières/non familières, les expressions à degré de stéréotypie fort/faible et les expressions transparentes/opaques (Bernicot, in Piérart, 2005). Ces différentes catégorisations des expressions idiomatiques peuvent être discutées, notamment le critère de « familiarité » (si on se réfère aux expressions familières d’hier tombées dans la désuétude aujourd’hui) et le critère d’ « opacité » (« Prendre un râteau » semble plus opaque que « Marcher sur des œufs », mais sans doute plus compréhensible par un pré-adolescent).

Vers l’âge de 10 ans, les enfants sont capables d’interpréter correctement une expression idiomatique isolée, en se fondant simplement sur le niveau locutoire (le support linguistique). Il n’est donc plus nécessaire de contextualiser les expressions idiomatiques pour évaluer leur interprétation.

 

En plein dans le 1000 !


Dans le programme de rééducation de la pragmatique Pragmo, une activité est entièrement consacrée à la compréhension des expressions idiomatiques. Et il y en a plus de 700 ! Elles sont classées en deux catégories : celles à double interprétation (non littérale vs littérale) et celles à interprétation (idiomatique) unique. Ce classement n’a pas toujours été facile et il demeure discutable (ex : « Apporter du sang neuf » a été placé dans les idiomes à interprétation unique, mais dans un contexte particulier, elle peut être littéralement interprétable). 

D’un point de vue pratique, on présente par écrit une expression idiomatique au patient et il doit choisir entre trois propositions de définition (une seule bonne définition à chaque fois). La consigne donnée est de trouver la bonne signification (la plus courante). 

Pour les expressions à simple interprétation, les définitions « distractrices » sont littéralement ou idiomatiquement fausses.

 

Compas dans l'oeil - PRAGMO

Copie d'écran du logiciel Pragmo - Expressions Idiomatiques - Image 1


Pour les expressions idiomatiques à double interprétation, une définition non littérale et une définition (pseudo) littérale figurent à chaque fois parmi les trois propositions (la troisième proposition étant de nature diverse : une définition contraire, une définition erronée à partir d’un trait sémantique ou morphologique, une définition idiomatiquement fausse, etc.). Avec ce type d’expressions, l’intérêt est de savoir si le patient les interprète plutôt idiomatiquement que littéralement.

 

Compas dans l'oeil - PRAGMO - Image 2

Copie d'écran du logiciel Pragmo - Expressions Idiomatiques - Image 2

Dans le cadre de la rééducation, chaque item donne l’occasion de solliciter les compétences métapragmatiques du patient. Ses éventuelles réactions face aux fausses définitions, à l’humour, ainsi que les justifications (spontanées ou sollicitées) de ses choix peuvent être riches d’enseignements.

 

PRAGMO, programme de stimulation des habiletés pragmatiques  :

 

 

En savoir plus sur Pragmo

 

RÉFÉRENCES :


Ackerman BP - On comprehending idioms: Do children get the picture ? Journal of Experimental Child Psychology. 1982, 33, 439-454.
Austin J - Quand dire c’est faire. Paris : Seuil. 1970.
Bates E - Language and context. New York: Academic Press. 1976.
Bernicot J - Le développement pragmatique chez l’enfant. In : Piérart B (Ed.). Le langage de l’enfant. Comment l’évaluer ? Bruxelles : de Boeck. 2005, 147-159.
Costermans J et Hupet M - Dimensions pragmatiques du fonctionnement et de l’acquisition du langage. In : Rondal JA et Thibaut JP (Eds.). Problèmes de psycholinguistique générale. Liège : Mardaga. 1987, 87 – 173.
Gibbs RW, Nayak NP, Bolton JL et al. - Speakers’assumptions about the lexical flexibility of idioms. Memory  & Cognition. 1989, 17, 58-68.
Gineste MD, Le Ny JF - Psychologie cognitive du langage – De la reconnaissance à la compréhension. Paris : Dunod. 2002.
Hupet M - Troubles de la compétence pragmatique : troubles spécifiques ou dérivés ? In : de Weck (Ed.). Troubles du développement du langage. Perspectives pragmatiques et discursives. Paris : Delachaux et Niestlé. 1996, 61-88.
Laval V - Idiom comprehension and metapragmatic knowledge. Journal of Pragmatics. 2003, 35, 723-739.


 

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