Essai Gratuit

BLOG

Le billet du neurologue n°7

[fa icon="calendar"] 7 juin 2016 10:37:01 / par HappyNeuron

Humour et maladie d’Alzheimer : rire ou ne pas rire ?

En 2007, alors qu’elle souffrait depuis 7 ans d’une maladie d’Alzheimer, Lady Margareth Thatcher (1925-2013) eut le grand honneur d’avoir de son vivant sa statue au Parlement. Lorsqu’elle fut dévoilée, l’ancienne Dame de fer fit la remarque suivante : « Je l’aurais préférée en fer, mais le bronze conviendra. Au moins, ça ne rouille pas. »

En matière de démence et de maladie d’Alzheimer, le mot humour semble au pire indécent, au mieux un oxymore ! L’humour dans cette maladie est cependant un sujet d’étude émergent, comme moyen d’apprécier les aspects relationnels des patients. Pour des chercheurs londoniens, un changement du sens de l’humour serait un signe avant-coureur de différentes démences, dont la maladie d’Alzheimer, les patients ayant tendance à préférer l'humour burlesque à l'humour satirique ou absurde par rapport à des personnes âgées en bonne santé. Dans la démence fronto-temporale (une forme comportementale de démence), les patients détectent moins facilement l’humour présent dans des situations nouvelles que lors de scénarios familiers. Il serait bien sûr prématuré, pour ne pas dire idiot, d’en inférer que le changement dans l’humour d’une personne devienne un test de dépistage des démences.

Voici quelques traits d’humour que je consignais dans un livre sur la maladie d’Alzheimer : « Qu’est-ce que ça doit être rasoir pour vous d’avoir des bonnes femmes comme moi. », « Je ne suis pas intégré à la résidence, je suis désintégré ! », « Je n’imprime pas, ce qui est un comble pour un imprimeur ! », « Je ne fais pas mon âge, ni ma femme d’ailleurs : je ne fais pas mes 90 ans, mais ma femme fait plus que ses 80 ans ! ». Lorsqu’après avoir demandé l’heure, on lui répondit qu’il était « 16 h 15 », un patient ajouta : « Merci, je vais le noter car je ne m’en souviens jamais… » Enfin, Tornada résumait ainsi ses journées en institution : « La vie est drôle, on rigole, je regarde les autres dormir. » Les patients ne m’oublient pas dans leur humour comme Rose-Marie qui, alors que je ne retrouvais plus le nom d’un médicament, me déclara malicieusement : « Ça flanche un peu chez tout le monde, hein ? »

Et parfois, les aidants ne résistent pas eux-mêmes à laisser sortir quelques traits qui n’en restent pas moins affectueux : « J’ai compris qu’elle était démente quand elle m’a fait un cadeau ! », « Elle ne se rappelle pas le moindre petit malheur survenu il y a cinq ans, donc tout va bien ! » ou bien encore « Grand-mère, elle n’est pas assise sur la selle, elle marche à côté du vélo ». Il n’y a pas lieu d’être choqué, l’humour a déjà été proposé comme moyen d’optimiser la prise en charge du malade par son aidant dont on préviendrait aussi le risque de burn out. Pour un accompagnant, l’humour n’est pas irrévérencieux, il met en valeur avec tendresse et humanité certains moments drôles qui émaillent un parcours trop souvent désespérant. L’important est de rire « avec » le patient, et pas de rire « du » patient.

Pour la compréhension de l’humour, plusieurs régions cérébrales sont impliquées, celles des émotions, du langage et du raisonnement, ainsi que celles de la détection et de l’appréciation de la récompense, supposées être responsables du plaisir lié à la compréhension de l’humour. Chez une personne faisant preuve d’humour, il est logique qu’interviennent les régions associatives et émotionnelles du cerveau, sans doute les mêmes que celles aidant à décoder l’humour. Toutes ces régions sont touchées par les lésions de la maladie d’Alzheimer or l’humour s’observe même chez des patients aux stades modérés voire modérément sévères, c’est-à-dire à des stades où l’on pourrait imaginer une altération des capacités de compréhension ou d’expression de l’humour. Comment expliquer que subsistent de telles possibilités ? Une première hypothèse serait que certains patients auraient moins de scrupules qu’autrefois à exprimer leur humour. Une deuxième explication suggère l’émergence d’un nouveau talent, comme si la maladie « libérait » des régions cérébrales associées à l’humour ; les zones logiques de l’hémisphère gauche touchées par la maladie cesseraient d’inhiber les zones humoristiques de l’hémisphère droit. Enfin, dans la dernière hypothèse, l’humour serait une fonction cognitive plus résistante que d’autres, les patients ayant alors une meilleure résilience face à leur maladie. Sans oublier qu’on peut supposer une plus grande sensibilité de notre part à l’humour d’un patient dont les réparties seront davantage remarquées et appréciées en comparaison de difficultés plus dramatiques.

Dans une maladie où l’horreur est régulièrement mise en avant, l’humour des patients peut nous aider à formuler un autre récit de la maladie d’Alzheimer. Pour un patient, rire de soi ou des autres, montre qu’il est au-dessus de la défaite ainsi que l’exprimait une patiente : « L’humour, ça vous aide à vivre. »

Pour en savoir plus : Bernard Croisile. Alzheimer : que savoir, que craindre, qu’espérer ? Éditions Odile Jacob (2014).

Fotolia_85353701_XS.jpg 

Sujets : Les billets du neurologue, Tous les articles

HappyNeuron

Rédigé par HappyNeuron

Découvrez l'abonnement !

logo_hnpro_landing-1.png
Essai Gratuit
En savoir +

Inscrivez-vous !

Nos dernières actualités, nos promotions, nos évènements, nos ressources gratuites...

Suivez-nous !