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« Réures », « touts », « Bizarre lettre » : intérêt d’une analyse quantitative et qualitative des usages orthographiques

[fa icon="calendar"] 25 sept. 2020 12:41:03 / par Mickaël Lenfant

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Dans cet article, nous proposons d’analyser les résultats et le corpus issus de l’étalonnage de l’épreuve de la dictée à trous d’Exalang 8-11 (logiciel de bilan du langage oral et écrit CE2-CM2).

Ci-dessous, le texte intégral de la dictée (les termes en gras correspondent à ceux que l’enfant doit écrire)  :

« Sur le terrain de sport, les équipes se réunissent pour le grand tournoi du centre aéré. Chaque groupe a choisi son nom et l’a inscrit sur un tissu blanc. Tous les enfants portent une casquette bleue, à cause du soleil. Les Rapador sont motivés pour gagner et s’échauffent.
Les Risquetouf ont un polo rouge et les Malindar des chaussettes vertes à rayures. Les Rusar se sont maquillés et s’amusent à faire peur aux autres.
La monitrice a fait des tresses multicolores à chaque Bizarlette. Au premier coup de sifflet, les participants se rangent derrière les drapeaux. Un, deux, trois, c’est parti pour la course. Qui va terminer en tête et remporter la médaille ? »

 

 

Analyse des résultats généraux

Pour la dictée à trous, la cohorte est constituée de 286 sujets et se répartit ainsi :

Classes CE2 CM1 CM2 Total
Filles 40 46 48 134
Garçons 57 42 53 152
Total 97 88 101 286
Âge moyen (8/9;8) : 8;6 (9/10) : 9;6 (8;9/11;2) : 10;6 9;6

Tableau 1 :Répartition de la cohorte pour le texte à trous d’Exalang 8-11

 

 

Taux de réussite des items

Toutes les formes graphiques obtenues à cette épreuve ont été recensées, pour chacun des items.
D’un point de vue quantitatif, les items avec des taux de réussite très importants (≥90%) sont très nombreux en phonologie, beaucoup moins en orthographe lexicale et faibles en orthographe grammaticale.


Dès le CE2, les compétences phonographiques sont avérées et dans le texte à trous, seul « rayures » pose des problèmes ; et c’est d’ailleurs le seul item (sur les 22) dont le taux de réussite n’est pas supérieur à 90 % en CM2. Les autres items qui posent le plus de difficultés sont « gagner » (cf annexes - tableau 1) et « chaussettes » (cf annexes – tableau 2).


En orthographe grammaticale, si on se focalise sur les taux minimum et maximum, on note de très fortes amplitudes et des écarts importants par rapport à ceux relevés en phonographie et en orthographe lexicale. En CE2 et CM1, aucun item ne présente un taux de réussite supérieur à 90 % ; et il y en a seulement 8 en CM2. De plus, 8 items ont un taux de réussite inférieur à 50 % en CE2. Cela confirme à nouveau que l’orthographe grammaticale pose des difficultés (très) importantes.

 

 

Focus sur les items grammaticaux

Les homophones : au / aux

L’item « aux » est en CE2 celui qui pose le plus de difficultés ; c’est la forme « au » que l’on retrouve majoritairement (55 %). Reste que la progression est forte en CM1 et en CM2. Le taux d’échec important en CE2 interroge sur le rôle de la liaison obligatoire dans cette portion de la dictée (« et s’amusent à faire peur aux autres »). A ce niveau, le [z] de la liaison ne semble pas représenter une aide pour plus de la moitié des sujets.

Les flexions verbales et les désinences de l’infinitif

Le graphique ci-dessous résume les taux de réussite pour les flexions verbales plurielles et les désinences de l’infinitif des verbes du premier groupe.

 

articleRéures_graphique 1Graphique 1 : Taux de réussite des flexions verbales par classes

 

Dans la dictée, les verbes « réunir » et « ranger » sont employés à la forme pronominale, ce qui n’est pas le cas de « porter ». Pour ces trois items, presque 50 % des formes ne présentent aucun morphème qui marque l’accord en nombre (ex : « range », « réunise »). Très loin ensuite viennent les formes avec le morphème « -s » comme marque du pluriel. Enfin, le fait que la flexion soit marquée oralement pourrait expliquer que « réunissent » soit mieux orthographié que « portent » et « rangent » (notamment à partir du CM1).
En CE2 et en CM2, « terminer » présente un taux de réussite plus important que « gagner ». Pour le premier, les principales formes erronées se terminent par un « é » ; la deuxième variante étant « terminée ». Pour le second, nous retrouvons le même type d’erreur, avec « gagnés », comme deuxième variante (4.5 % en moyenne). « gagner » est le seul item dans cette catégorie à régresser entre le CM1 et CM2. Dans Brissaud et al. (2006), les auteurs notent qu’à partir du CM1, la flexion « –é » est la graphie la plus disponible pour les apprenants et qu’une surgénéralisation de celle-ci s’accompagne d’une augmentation des erreurs de type « -é remplace –er ». Cette surgénéralisation semble dans ce contexte se maintenir davantage en CM2 avec « gagner » et moins avec « terminer » ( employé dans une structure de futur proche).

 

Flexions nominales et adjectivales

Le graphique ci-dessous résume les taux de réussite pour les flexions nominales plurielles, ainsi que les flexions adjectivales du féminin singulier et féminin pluriel.

 

articleRéures_graphique 2Graphique 2 : Taux de réussite des flexions nominales et adjectivales par classes

 

Le premier constat global qui peut être fait est que la progression se fait essentiellement entre le CM1 et le CM2. Eh oui ! Les accords demandent du temps pour être maitrisés.
La majorité des formes erronées pour chacun de ces items est l’absence de marque du pluriel. Ainsi, on retrouve des formes du type « équipe », « enfant » et « chaussette ». On observe à nouveau les difficultés que pose ce dernier terme, avec la persistance assez importante encore en CM2 de l’absence de la marque du pluriel.
Pour « drapeaux », ce sont également les formes sans aucune marque du pluriel que l’on retrouve surtout, suivies des formes qui présentent un pluriel en « s ». Le pluriel de ce nom en « eau » semble donc bien maîtrisé dès le CE2.
Les items ciblés sur les flexions adjectivales figurent parmi les moins réussis. Les résultats doivent être nuancés par le fait que ce sont (excepté « multicolore ») des adjectifs de couleur et qu’une seule flexion (du féminin) est audible (« vertes »).

 

 

Description et analyse de quelques usages orthographiques

Les usages orthographiques des enfants qui ont participé à l’étalonnage ne doivent pas se concevoir seulement en termes de respect de la norme, d’écart par rapport à celle-ci, ou encore en termes de réussite/erreur. Il y a un intérêt à décrire les diverses formes produites. Revenons sur quelques usages orthographiques observés dans le corpus.

 

Resémantisation, jeux d’hypersegmentation et analogie : les logatomes

« Malins d’art », « Risque touffe », « Rat pas d’or », « Bizarre lettre », etc. Quelle créativité pour les logatomes ! Les enfants veulent donner du sens à ces mots inventés et utilisent le principe de l’hypersegmentation pour ce faire. Plus largement, nous retrouvons des analogies avec des mots existants, essentiellement avec l’adjonction de lettres muettes, comme par exemple « Rusard(s) » (30 % des formes recensées, toutes classes confondues). Les logatomes donnent du reste naissance à de nombreuses formes orthographiques (67 formes pour « Risquetouf », 66 pour « Bizarlette », 48 pour « Malindar », 35 pour « Rapador » et 29 pour « Rusar »).

 

Quand les garçons oublient les accents (« equipes », « medaille »), les filles en rajoutent (« térrain »)

En ce qui concerne les accents, les mêmes constats peuvent être émis pour « équipe et « médaille » ; à savoir que les garçons les oublient plus souvent que les filles, et que les oublis diminuent essentiellement entre le CM1 et le CM2 où l’écart entre les filles et les garçons est presque nul. Le tableau ci-dessous l’atteste :

 

Formes / classes CE2 CM1 CM2
  Filles Garçons Filles Garçons Filles Garçons
equipes 5% 11% 2% 10% 2% 2%
medaille 3% 16% 4% 12% 2% 4%

Tableau 2 : Les oublis d’accents sur les noms chez les filles et les garçons

 

Un usage orthographique comme marque d’un apprentissage : « touts »

Brissaud (2006), Cogis et Brissaud (2003), Angoujard (1994) et Angoujard et al. (2007) soulignent que comme tout apprentissage, l’acquisition des homophones grammaticaux demande beaucoup d’attention et de concentration. De plus, elle se fait de manière progressive. La présence de la forme « touts » dans le corpus pourrait être la marque d’un apprentissage en cours (avec la distinction « tout »/ « tous »). Cette forme est effectivement absente en CE2, mais apparaît en CM1 (8 %) et persiste en CM2 (5 %) (cf annexes – tableau 3).

 

 

Pour conclure

On voit ici l’intérêt d’analyser les taux de réussite des items à orthographier, mais aussi l’importance de s’arrêter sur les productions non conformes à la norme ; et de caractériser les scripteurs non pas systématiquement à partir de leur manque de compétences, mais aussi à partir d’un savoir-faire en construction que leurs usages, même erronés, donnent à voir.

 

 

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RÉFÉRENCES :


ANGOUJARD A., JAFFRE J-P, RILLIARD J., SANDON J-M., CATACH N., 2007, Savoir orthographier, Hachette éducation, Paris.
ANGOUJARD A., 1994, Savoir orthographier à l’école primaire, Hachette, Paris.
BRISSAUD C., 2006, « Le cas des homophones », dans Les cahiers pédagogiques, 440, pp. 47-48.
BRISSAUD C., CHEVROT J-P, LEFRANçOIS P. 2006, « Les formes verbales homophones en /E/ entre 8 et 15 ans : contraintes et conflits dans la construction des savoirs sur une difficulté orthographique majeure du français », dans Langue française, 151, pp.74-93.
COGIS D. et BRISSAUD C., 2003, « L’orthographe : une clé pour l’observation réfléchie de la langue ? », dans Repères, 28, pp. 47-70.
LENFANT M. (2015). « La dictée dans un bilan orthophonique : analyse psycho-sociolinguistique des données de l’étalonnage du texte à trous d’Exalang 8-11 ans ». Glottopol ; 26, 226-254.


 

ANNEXES :

Formes CE2 CM1 CM2
gagner 48% 67% 62%
gagné 37% 14% 24%
gagnés 0% 6% 8%
ganier 2% 6% 0%
gagnier 1% 2% 2%
gagnées 3% 0% 1%
ganger 1% 0% 1%
gangné 1% 1% 0%
gàgne 1% 0% 0%
gagnéent 1% 0% 0%
gagnié 1% 0% 0%
gagne 1% 0% 0%
gagnir 0% 1% 0%
gagnaient 0% 1% 0%
gangne 0% 1% 0%
gagnée 0% 1% 0%
gagnént 1% 0% 0%
ganné 1% 0% 0%
gager 0% 0% 1%
gagnér 0% 0% 1%

Tableau 1 : Recensement des diverses formes de « gagner »

 

Formes CE2 CM1 CM2

chaussettes

32% 45% 63%

chaussette

19% 16% 9%

chausettes

15% 13% 12%

chausette

16% 18% 2%

chossettes

0% 0% 5%

chaussetes

1% 1% 3%

chossette

3% 1% 0%

chosette

4% 0% 0%

chosete

2% 0% 0%

chausset

0% 1% 1%

chaussète

0% 0% 2%

chaussètes

1% 0% 1%

chossete

1% 0% 0%

chauchette

0% 0% 1%

chausete

0% 1% 0%

chaussete

0% 1% 0%

chosettes

1% 0% 0%

chosseuttes

1% 0% 0%

chossetes

1% 0% 0%

chesette

0% 1% 0%

chauset

1% 0% 0%

chausetes

1% 0% 0%

chausettent

0% 1% 0%

chausètes

0% 0% 1%

Tableau 2 : Recensement des diverses formes de « chaussettes »

 

Formes CE2 CM1 CM2

tous

65% 67% 76%

tout

35% 23% 19%

touts

0% 8% 5%

tou

0% 2% 0%

Tableau 3 : Recensement des diverses formes de « tous »

 

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