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Les souvenirs flashes : un instantané photographique

[fa icon="calendar"] 18 janv. 2017 12:36:07 / par HappyNeuron

Par Dr Bernard CROISILE, Neurologue des Hôpitaux, docteur en neurosciences, Service de Neuropsychologie, Fonctions cognitives, Langage et Mémoire, Hôpital Neurologique de Lyon

 

Dans notre dernier billet, nous évoquions le mythe de la mémoire photographique. On ne peut nier que des souvenirs s’imposent parfois comme une évidence visuelle, un flash brutal, une image photographique de la scène. C’est ce que ressentit par exemple Marcel Proust : « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »

En fait, il existe bien une sorte de mémoire photographique, correspondant aux « flashbulb memories » des auteurs anglo-saxons. Il s’agit de situations autobiographiques, souvent collectives, mais parfois très personnelles, toutes ayant la particularité d’une forte charge émotionnelle.

 

Que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?

Pour évaluer ces souvenirs flashes, il suffit de se remémorer, pour ceux qui étaient assez âgés, où vous étiez et ce que vous faisiez le 22 novembre 1963 (assassinat du président Kennedy), le 13 mai 1981 (attentat contre le pape Jean-Paul II), le 9 novembre 1989 (chute du mur de Berlin), ou bien encore le 31 août 1997 (décès de Lady Diana) ? En ces 15 ans du 11 septembre 2001, on peut estimer que pratiquement tout le monde est en mesure de répondre, car comme l’a dit le président George W. Bush « Personne n’oubliera jamais cette journée. » Effectivement, beaucoup peuvent raconter avec précision ce qu’ils faisaient lorsqu’ils ont appris les attentats de New York et de Washington. Des événements plus festifs ont la même valeur selon les pays : les premiers pas d’un homme sur la Lune le 21 juillet 1969, le mariage du Prince de Galles et de Lady Diana Spencer le 29 juillet 1981, ou la victoire de la France lors de la coupe du monde de football le 12 juillet 1998. Ces événements cruciaux sont caractérisés par leur survenue inattendue, un contexte émotionnel majeur, puis une fréquente « révision » alimentée par les médias.

Les souvenirs flashes ne se cantonnent pas aux évènements publics puisque notre vie personnelle comporte des situations équivalentes de souvenirs photographiques comme un accident, un exploit sportif, une réussite scolaire, une rupture sentimentale.

 

Quelles sont les caractéristiques des souvenirs flashes ?

Six informations sont rapportées par les personnes : le lieu où elles se trouvaient, l’activité interrompue par l’annonce de l’événement, l’identité  de la personne leur annonçant la nouvelle, leurs sentiments  en cours, les émotions  exprimées par l’entourage et enfin les conséquences de cette annonce sur leur activité en cours. Les personnes ont une reviviscence quasi cinématographique de leur souvenir : « Je me vois très bien, j’étais en train de… »

Un souvenir flash repose sur trois piliers : la surprise, l’émotion et la remémoration de l’événement par le biais de récits, de photographies ou de reportages. L’aspect imprévu n’est pas indispensable puisqu’un événement attendu peut produire un souvenir flash s’il est riche en émotion puis entretenu par des conversations ultérieures. La nature majeure de l’événement s’ajoute ainsi aux éléments de surprise, d’émotion et de répétition pour influencer non seulement la qualité, mais aussi la durée du maintien d’un souvenir flash puisque, par exemple, 34 ans après l’assassinat d’Abraham Lincoln le 14 avril 1865, 72 % des personnes étaient en mesure de se rappeler de façon très détaillée ce qu’elles faisaient lorsqu’elles l’avaient appris.

 

Les souvenirs flashs sont-ils fidèles ?

En raison de leur statut quasi cinématographique, le bon sens nous suggère que ces expériences si fortement émotionnelles sont gravées dans le bronze. Que nenni ! Comme n’importe quel souvenir, un souvenir flash subit parfois des distorsions.

Le 28 janvier 1986 eut lieu la désintégration de la navette spatiale Challenger entraînant la mort de ces sept astronautes. Deux psychologues, Neisser et Harsch se sont intéressés au souvenir de 44 étudiants américains qui, le lendemain du drame, ont décrit les conditions au cours desquelles ils avaient appris la catastrophe. Leurs récits consignés par écrit furent authentifiés par eux. Deux ans et demi plus tard, ces mêmes étudiants furent réinterrogés sur leurs souvenirs de l’accident : mêmes s’ils furent souvent concordants, dans 44% des cas des divergences notables furent constatées entre les descriptions initiales et celles à distance.

Voici par exemple ce que rapportait un étudiant 24 heures après le drame : « J'étais en cours d'instruction religieuse quand des gens sont entrés et ont commencé à en parler. Je n'avais aucun détail sinon qu'elle avait explosé alors que tous les élèves de ce professeur étaient en train de regarder, et je pensais que tout cela était bien triste. Puis, après le cours, je suis allé dans ma chambre et j'ai regardé une émission de télé à ce sujet et j'ai eu tous les détails. » Cette version immédiate est forcément la plus authentique, or, deux ans et demi plus tard, cet étudiant affirmait : « Quand j'ai entendu parler pour la première fois de l'explosion, j'étais assis dans ma chambre, à la résidence des étudiants de première année, avec mon camarade de chambre et nous étions en train de regarder la télévision. Ce fut annoncé par un flash d'information et nous avons été tous les deux totalement bouleversés. J'étais vraiment ému et je suis monté parler à un de mes amis puis j'ai appelé mes parents. »  Sans être incohérente, cette seconde version est centrée sur l’annonce par la télévision alors qu’initialement la télévision jouait un rôle secondaire.

Même s’il semble photographique, comme tout cliché, un souvenir flash subit un discret estompage avec le passage du temps. Le souvenir à distance d’un événement inattendu et bouleversant n’a pas plus de chance de se révéler exact que celui d’événements plus banals. Il vaut mieux croire les Journaux personnels écrits sur le moment que les Mémoires rédigés quelques années plus tard. Mais ceci, tous les historiens le savent…

 

Pour en savoir plus : Bernard Croisile. Tout sur la mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).

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