Essai Gratuit

BLOG

Mémoire humaine ou mémoire collective : mêmes erreurs

[fa icon="calendar"] 20 juil. 2017 13:32:12 / par HappyNeuron

Par Dr Bernard CROISILE, Neurologue des Hôpitaux, docteur en neurosciences, Service de Neuropsychologie, Fonctions cognitives, Langage et Mémoire, Hôpital Neurologique de Lyon

 

Lors de mon dernier billet, j’évoquais les deux risques que court une mémoire individuelle, l’oubli et les infidélités (distorsions de détails ou faux souvenirs inventés). Comme la mémoire humaine, la mémoire collective historique et sociale est sujette aux oublis ou aux faux savoirs.

 

La Damnatio Memoriae de l’Antiquité

Un oubli collectif peut être imposé par un souverain, un État, une administration. La « damnation de la mémoire » recouvrait l’ensemble des mesures prises envers la mémoire d’une personne décédée afin de plonger son souvenir dans l’oubli. Ses statues étaient détruites, son nom effacé des monuments publics et des documents administratifs. Caligula, Néron ou Héliogabale en furent des exemples célèbres dans la Rome antique. En Égypte, l’effacement des cartouches, le martelage des bas-reliefs, la modification de scènes peintes et la destruction des statues avaient en outre une symbolique mystique, faisant quasiment disparaître les personnes, telles Hatchepsout (pharaon femme ayant usurpé le trône de son beau-fils Thoutmosis III) et Akhenaton (considéré comme hérétique en raison de sa révolution monothéiste). Dans tous les cas, il en résultait une réécriture de l’Histoire dynastique avec modification officielle de l'ordre de succession, il fallut donc plusieurs siècles pour que ces deux pharaons soient redécouverts. Au XXe siècle, sous Staline, la Damnatio Memoriae a pris une tournure plus sophistiquée lorsqu’au fil des purges les personnes disgraciées disparaissaient des photographies officielles.

Face à ces tentatives politiques d’oblitérer le passé, il existe des processus naturels d’oublis sélectifs au gré des humeurs d’une société. Comme le souligne le psychologue William Hirst, si le rappel d’un événement en consolide la mémoire, le souvenir des événements non commémorés est parallèlement altérée. En 2005, le refus par le président Chirac d’une commémoration grandiose du bicentenaire d’Austerlitz (2 décembre 1805) tout en envoyant le porte-avions Charles de Gaulle participer aux célébrations du bicentenaire de Trafalgar (21 octobre 1805) a envoyé aux citoyens et aux armées françaises un message ambigu peu propice à renforcer un sentiment national.

 

La tactique du glissement sémantique

Plus subtile est la technique du remplacement de certains mots afin de protéger un pays des erreurs d’un régime précédent. Ainsi, afin d’exonérer la France d’une politique expansionniste idéologique et territoriale, on emploie plus souvent les termes d’armées « révolutionnaires » ou « napoléoniennes » que d’armées « françaises ». Un autre exemple qui me frappe en ce moment est la disparition du terme « allemand » au profit du mot « nazi » dans de nombreux films et documentaires. Dans une Europe en construction, il n’apparaît plus concevable de faire porter aux Allemands du XXIe siècle le poids des erreurs de leurs pères pendant la Seconde guerre mondiale. C’est ainsi qu’on ne parle plus d’armée « allemande » mais d’armée « nazie », or bien évidemment, les soldats n’avaient pas tous la carte du Parti nazi, et ils se considéraient plutôt comme les défenseurs de leur pays. En qualifiant de nazis l’ensemble des Allemands de la Seconde guerre mondiale, on lave les Allemands actuels de la faute de leurs grands-pères. En revanche, il ne viendrait à l’idée de personne de parler d’armées « churchilliennes » ou « rooseveltiennes »…

 

Quelques exemples de faux savoirs : qui a gagné la bataille de la Bérézina ?

Des idées préconçues nous influencent et nous imposent des connaissances erronées. Il y a quelques années, j’ai posé trois questions à 200 personnes françaises âgées de 20 à 84 ans.

À la question « Qui a gagné la bataille de la Bérézina, Napoléon 1er ou les Russes », 70% ont répondu les Russes, ce qui est faux bien sûr puisque si Napoléon avait perdu cette bataille, il aurait été capturé par les Russes et aurait fini sa vie en Sibérie. L’élément qui modifie notre impression est l’expression triviale « C’est la Bérézina ! » qui se rattache à la difficulté réelle du passage difficile de la rivière (et constitue sans doute un raccourci symbolique de la catastrophique retraite de Russie), mais occulte qu’en réalité, la bataille de la Bérézina est une indiscutable victoire des forces alliées de Napoléon.

À la question « Abraham Lincoln était-il démocrate ou républicain ? », 98% ont répondu qu’il était démocrate, ce qui est faux. L’élément influençant la réponse est le fait que les républicains étant actuellement situés à droite de l’échiquier politique américain, il est inconcevable qu’ils puissent avoir été à l’origine de l’émancipation des esclaves.

À la question « Quand a été inventé le kilt ? XIVe, XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles ? », 80% ont répondu qu’il datait du XIVe siècle, alors qu’il a été en fait inventé au XVIIIe siècle. L’élément influençant est la confusion entre le tartan (l’étoffe de laine à carreaux, d’origine ancienne) et le vêtement inventé au XVIIIe siècle. En outre, le film Braveheart qui raconte l’histoire du héros écossais William Wallace (1270-1305), a faussement popularisé une vision médiévale du kilt.

 

Attention, Histoire mouvante !

La mémoire collective organise la société et construits des symboles partagés par le groupe, mais elle favorise des oublis collectifs nécessaires à la progression de la société ou au renforcement de sa cohésion. Nos savoirs actuels influencent notre perception des événements passés et en modifient donc le souvenir. La mémoire collective n’est pas là pour copier la réalité mais pour définir l’identité de la société et déterminer ses comportements moraux. Que ce soit chez une personne ou une société, les oublis, les distorsions ou les inventions ont pour objectif final d’assurer leur cohérence interne.

 

Bernard Croisile. Tout sur la mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).

Mémoire humaine ou mémoire collective : mêmes erreurs

Sujets : Les billets du neurologue, Tous les articles

HappyNeuron

Rédigé par HappyNeuron

Découvrez l'abonnement !

logo_hnpro_landing-1.png
Essai Gratuit
En savoir +

Inscrivez-vous !

Nos dernières actualités, nos promotions, nos évènements, nos ressources gratuites...

Suivez-nous !