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Mozart et le Miserere d’Allegri

[fa icon="calendar"] 10 mars 2017 15:36:42 / par HappyNeuron

Par Dr Bernard CROISILE, Neurologue des Hôpitaux, docteur en neurosciences, Service de Neuropsychologie, Fonctions cognitives, Langage et Mémoire, Hôpital Neurologique de Lyon

 

Les mémoires exceptionnelles nous fascinent, aussi bien l’accumulation démesurée d’un stock de savoirs que la maîtrise d’exceptionnelles capacités de mémorisation. Dans le domaine musical, l’anecdote très connue du Miserere d’Allegri illustre la singulière capacité de mémorisation du jeune Mozart (1756-1791).

 

Une œuvre au statut particulier

Le Miserere de Gregorio Allegri (1582-1652) est une œuvre baroque très courte de 11 minutes. Elle est chantée en présence du Pape, uniquement deux fois par an, le Mercredi Saint et le Vendredi Saint, a cappella sans orgue ni orchestre, lors des matines de la semaine Sainte. Les chanteurs de la Chapelle Sixtine chantent le Miserere à la fin de l’Office des Ténèbres, alors que les cierges sont éteints l’un après l’autre. L'expression a cappella signifie justement « à la manière de la Chapelle [Pontificale] », en référence aux chœurs de la Chapelle Sixtine qui chantent sans accompagnement musical.

Le Miserere est la propriété exclusive du Vatican, les partitions sont enfermées à clef, et il est interdit de les recopier ou de les sortir du Vatican sous peine d’excommunication. Il est également fait interdiction aux chanteurs de donner la moindre indication susceptible de reconstituer la partition. Enfin, on expulsait les auditeurs surpris à prendre des notes. Même si l’œuvre est courte, elle est assez complexe car deux formations de quatre et cinq voix chantent plusieurs parties en alternance ; en outre les castrats se livrent à différentes roulades et ornementations improvisées qui participent autant à la beauté de l’œuvre et à sa popularité que l’exclusivité temporelle (deux fois par an) et spatiale (la Chapelle Sixtine).

 

Un ado à Rome

Lors de la Semaine Sainte en avril 1770, alors qu’il a 14 ans, Mozart séjourne à Rome avec son père. Il assiste aux deux prestations des chœurs de la Chapelle Sixtine. Le mercredi soir 11 avril, il est capable de retranscrire de mémoire le morceau, le Vendredi Saint, il entend la seconde prestation ce qui lui permet de rectifier certains détails et de vérifier l’exactitude de sa transcription. Indiscutable exploit, illustrant à la fois la mémoire de Mozart et sa connaissance du contrepoint. Fou de joie, ébloui par la performance de son rejeton,  Léopold Mozart écrit même le 14 avril « Wolfgang l’a déjà écrit [...]. Mais nous l’apporterons nous-mêmes à la maison, parce que nous ne voulons pas laisser ce secret à Rome en d’autres mains, pour ne pas encourir directement ou indirectement les peines ecclésiastiques. »

La partition retranscrite, mais sans les ornementations, fut publiée à Londres l’année suivante. En 1831, Félix Mendelssohn fit une autre transcription du Miserere et en 1840, un prêtre, Pietro Alfieri, transcrivit les fioritures. Le mélange de ces deux copies nous permet aujourd'hui d’interpréter le Miserere mais sans les ornementations baroques ce qui nous prive de l'œuvre originale puisque la partition du Vatican est apparemment perdue.

 

Pas tant de notes que cela !

Un de mes collègues toulonnais, le Dr Pierre Lemarquis a démontré que l’effort de mémoire de Mozart n’était pas si remarquable en raison de la construction particulière du Miserere. Celui-ci comporte 20 versets : une introduction polyphonique suivie de 18 versets avec ensuite un verset final.

L’introduction contient 12 mesures. Les 18 versets suivants alternent 9 versets pairs et 9 versets impairs. Les versets pairs correspondent à un récitatif grégorien très simple que Mozart connaissait déjà. Les versets impairs contiennent 14 mesures en polyphonies de style Palestrina ; à chaque reprise, les ornementations des castrats deviennent plus complexes mais le fond reste le même et se répète donc 9 fois. Enfin, le dernier verset comporte une coda de 7 mesures, identiques aux 7 premières mesures des versets polyphoniques.

Au total, Mozart n’a pas « enregistré » individuellement chaque note du Miserere comme le ferait un magnétophone. Il l’a entendu deux fois, ce qui est important à considérer, la seconde audition lui ayant permis de fignoler certains détails. Il a finalement mémorisé l’organisation générale assez simple et très répétitive du Miserere, et quelques mesures qui tiennent sur une seule page, certaines mesures étant constituées d’accords et de regroupements hautement familiers au jeune Mozart.

Enfin, sans vouloir diminuer l’exploit de Mozart, puisque l’accès à la partition était interdit, la seule façon de vérifier l’exactitude de sa transcription de mémoire fut de se fier à un des chanteurs de la Chapelle Sixtine, sans que l’on pût mettre en face la partition originale et la transcription pirate de Mozart. Peut-être y avait-il quelques minimes différences ?

 

Pourquoi une telle mémoire musicale chez Mozart ?

Cette capacité est liée à sa compétence musicale et à son intérêt passionné. Tout d’abord, il avait l’oreille absolue, ce qui doit bien aider un peu ! Puis, comme beaucoup d’autres musiciens, Mozart a baigné très tôt et de manière permanente dans une ambiance musicale parfois forcenée, son père Léopold lui enseignant précocement la musique, ainsi qu’à sa sœur Maria-Anna. Il a su déchiffrer la musique avant de savoir lire et écrire. À 5 ans il jouait du clavecin puis apprit le violon et l’orgue. Il fit à 6 ans sa première composition. Un des frères Grimm fut impressionné par sa mémoire musicale à 8 ans : « Ce qui est incroyable c’est de le voir jouer de tête pendant une heure de suite ». Il composa une comédie à 11 ans, Apollon et Hyacinthe. Bastien et Bastienne, son premier opéra en un acte et 7 tableaux, fut créé en octobre 1768 alors qu’il avait 12 ans (mais la seconde représentation eut lieu en octobre 1890, l’œuvre n’étant pas éblouissante au regard de ses opéras ultérieurs). À 14 ans, lors de l’épisode du Miserere, Mozart était certes un adolescent boutonneux, mais il avait déjà acquis une expérience musicale inégalable en composition et en exécution instrumentale.

Le compositeur Alexandre Glazounov (1865-1936) est un autre exemple d’une mémorisation musicale exceptionnelle. Son ami Borodine (1833-1887) ayant laissé inachevé son opéra Le Prince Igor, Glazounov a reconstitué de mémoire l’ouverture et certains morceaux que Borodine avait joués au piano devant lui. Contrairement à Mozart qui avait l’intention de mémoriser le Miserere, Glazounov ne s’attendait pas à être sollicité plus tard, ce qui rend encore plus exceptionnelle sa prouesse mnésique.

 

 

Quelques conseils « photographiques »

En revanche, il est possible d’utiliser sa mémoire visuelle ou son imagerie mentale visuelle dans des situations du quotidien. Un exemple simple, pour éviter de remonter tous les jours vérifier si votre porte est bien fermée, fixez votre attention visuelle sur vous-même en train de faire le geste de la fermer à clé. Ce conseil est transposable à beaucoup de situations de la vie quotidienne telles que se garer afin de retrouver ensuite sa voiture. Dans cette situation là, j’utilise un truc plus simple, je « photographie » l’emplacement de ma voiture avec mon téléphone portable ! Je préfère retrouver ma voiture que de faire semblant de stimuler ma mémoire en retenant le numéro de ma place de parking. Après tout, si Steve Jobs a créé des béquilles mnésiques, autant les utiliser…

 

Bernard Croisile. Tout sur la mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).
Pierre Lemarquis. Sérénade pour un cerveau musicien. Éditions Odile Jacob (2009).
Bernard Lechevalier. Le cerveau de Mozart. Éditions Odile Jacob (2003).

Mozart et le Miserere d’Allegri

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