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Les racines s’enfonçent … Mais d’où sort cette cédille ?

[fa icon="calendar"] 5 déc. 2019 12:52:04 / par HappyNeuron

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Ne trouvez-vous pas que plus on l’observe, plus cette cédille présente dans le titre de cet article parait
« plausible » ?
Bien sûr, vous connaissez la règle : « la lettre « c » se prononce comme un [s] devant les voyelles « e »,
« i, et « y » et les doublons « ae » et « oe » ; mais comme un [k] devant les voyelles « a », « o », « u ». Et
lorsqu’elle doit se prononcer [s] devant ces voyelles, il faut mettre une cédille.

Cette phrase, « les racines s’enfoncent » est extraite du Traité de l’existence de Dieu (Fénelon, 1701-1712), dont une partie sert à la fameuse dictée « Les arbres » utilisée par Manesse et Cogis (2007) pour mener une étude comparative du niveau orthographique des élèves sur trois périodes différentes (1877, 1987 et 2005).

 

Voici le texte de la dictée dans son entièreté :

« Les arbres s’enfoncent dans la terre par leurs racines comme leurs branches s’élèvent vers le ciel. Leurs racines les défendent contre les vents et vont chercher, comme par de petits tuyaux souterrains, tous les sucs destinés à la nourriture de leur tige. La tige elle-même se revêt d’une dure écorce qui met le bois tendre à l’abri des injures de l’air. Les branches distribuent en divers canaux la sève que les racines avaient réunie dans le tronc. »


Même si le but de cet article n’est pas d’analyser les résultats quantitatifs de cette étude, nous présentons à titre informatif dans le tableau infra l’évolution du nombre d’erreurs entre 1987 et 2005.

  CM2 6ème 5ème 4ème 3ème Ensemble
1987 24,5 21 16,5 10,5 8 16
2005 36 31,5 27 23 17,5 27

Tableau 1 : Scores comparés par classe à la dictée « Les arbres »  (Extrait de Manesse et Cogis, 2007)

 

En résumé :

L’écart entre les résultats des élèves de 1987 et ceux de 2005 est en moyenne de deux niveaux scolaires : les élèves de 5ème de 2005 font le même nombre de fautes que les élèves de CM2 il y a 20 ans, les élèves de 3ème de 2005, le même nombre d’erreurs que les élèves de 5ème de 1987, etc. A noter que le décalage entre les performances des deux générations est de deux classes (et d’un an et demi d’âge).

 

Revenons-en à notre cédille ...

Entre février et mai 2005, 2767 dictées ont été récoltées. Si vous relisez l’extrait de Fénelon, vous vous apercevez qu’aucun mot ne comporte de cédille. Pourtant 248 élèves (soit près de 9% de l’effectif) en ont ajouté une à « *s’enfonçent ». Par ailleurs, c’est souvent la faute unique du mot, puisque 88% de ceux qui ont ajouté cette cédille ont correctement fléchi le verbe. Plus « surprenant » encore, l’ajout de ce signe diacritique augmente avec l’âge, du CM2 à la 4ème, période où il se stabilise à un niveau élevé, bien au-dessus du taux des élèves du primaire (voir tableau 2 infra)

 

CM2 10,5
6ème 15
5ème 21
4ème 27
3ème 26,5

Tableau 2 : dictée « Les arbres » - Ajout d’une cédille sur « s’enfoncent » (pourcentages). Extrait de Manesse et Cogis, 2007

 

Comment interpréter cette cédille ?

  • Sachant qu’une cédille peut être présente sur d’autres formes conjuguées du verbe (par exemple :« il s’enfonçait »), les élèves ont pu hésiter sur l’ajout ou non de la cédille à « *s’enfonçent ».

  • Les élèves de CM2 sont plus régulièrement entraînés à ce type de piège et la règle d’usage de la cédille est plus « fraîche » pour eux que pour les élèves du collège. Cela illustre bien le fait qu’une compétence (non stabilisée) se perd si elle n’est pas régulièrement réactivée, voire procéduralisée. L’accord des adjectifs de couleurs serait sans doute une bonne illustration de ce fait …

  • Mais on pourrait également voir dans cette cédille ce qu’on appelle une hypercorrection. Nous abordons là le domaine de la sociolinguistique, où les langues sont investies d’attitudes et de représentations qui guident le locuteur dans son rapport à elles.

Les attitudes et représentations ont des retombées sur le comportement linguistique qui peut se traduire par un sentiment d’insécurité linguistique, avec sa possible conséquence : l’hypercorrection (Labov, 1976). On parle d’insécurité linguistique lorsque pour des raisons sociales diverses, un locuteur remet en question sa façon de parler ; il la juge un peu dévalorisante, parce qu’il a en tête un autre modèle plus prestigieux (mais qu’il ne pratique pas), une sorte de « norme fantasmée » (Moreau, 1997)

L’hypercorrection résulte de cette insécurité linguistique : c’est parce qu’on (parce que l’on ?) considère sa façon de s’exprimer comme peu prestigieuse qu’on tente d’imiter, de façon erronée, une forme jugée plus prestigieuse.

Pour la cédille, considérons donc la situation formelle de la dictée, qui peut engendrer de l’insécurité linguistique (même si cela n’était pas noté) et provoquer de l’hypercorrection. D’ailleurs, de nombreux élèves ont également ajouté un accent circonflexe à des termes présents dans le texte comme « *racînes », « *têrre », « *injûres », ou « *nourrîture ».

 

  • ▪ Dans l’ajout de la cédille à « *s’enfonçent » (et des circonflexes sur les termes listés ci-dessus), ne faudrait-il pas aussi y voir les conséquences des (sur)représentations de l’orthographe française chez ces élèves ?

Prenons un cas concret : il nous arrive tous d’avoir un doute sur l’écriture d’un terme. Pour trancher (si nous n’avons rien d’autre sous la main qu’une feuille et un stylo), beaucoup, parmi nous, écriront deux formes orthographiques du mot sur lequel on bute (avec un ou deux « p » ; avec une lettre muette finale ou pas, etc.). Laquelle a-t-on alors tendance à choisir ?

Vous avez raison : nous choisirons préférentiellement la plus « chargée » parce que notre orthographe, nous la percevons comme compliquée, avec le plus souvent des lettres en trop plutôt que des lettres en moins. Essayez de dicter un mot tout simple comme « balai » à votre entourage (mais pas à des orthophonistes bien sûr !). Vous pourrez constater le nombre de « balais » … De même pour « parmi ».

Heureusement, certains termes peuvent s’écrire de plusieurs façons, tels que « relai » ou « relais ». Mais là encore, vous avez peut-être vous-même une préférence, selon vos représentations de l’orthographe ? Prenez ce bon vieux « nénuphar » et ce « nénufar » réformé de 1990 qui a du mal à se faire une place dans le paysage orthographique français …

 

 

RÉFÉRENCES :


Manesse D. et Cogis D., 2007, Orthographe – à qui la faute ? ESF Editeur, 250 p
Moreau M. –L., 1997, « Les types de normes », in Sociolinguistique (Concepts de base), Mardaga, Sprimont.
Labov W., 1976, Sociolinguistique, Paris, les Éditions de Minuit.


 

 

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